L’Organisation mondiale de la santé préconise zéro écran avant l’âge de deux ans. Pourtant, en France, près d’un enfant sur deux a déjà été exposé à un écran avant son premier anniversaire. Sur le terrain, les professionnels de santé rapportent une augmentation des troubles du sommeil, du langage et de l’attention chez les tout-petits exposés précocement aux écrans.
Des recommandations officielles existent, mais leur application demeure inégale selon les foyers. Les repères pour repérer une utilisation problématique et les stratégies pour limiter l’exposition restent encore méconnus d’une large part du public parental.
Pourquoi l’exposition précoce aux écrans inquiète les spécialistes
Dans les cabinets médicaux comme dans les crèches, la question n’est plus marginale. La présence des écrans auprès des plus jeunes prend de l’ampleur, et avec elle, les inquiétudes des professionnels. Un tout-petit absorbé par une tablette ne découvre plus le monde du bout des doigts, ni par le regard curieux jeté à ses proches. Serge Tisseron, psychiatre et créateur de la « règle des 3-6-9-12 », tire la sonnette d’alarme sur cette accélération de l’exposition numérique, s’interrogeant sur ses répercussions à long terme sur le développement de l’enfant.
Dans leur pratique, les soignants relèvent des liens directs entre une utilisation excessive des écrans et des difficultés sociales, un retard du langage, des troubles de l’attention. Les plus jeunes, captivés par l’éclat hypnotique des écrans, délaissent parfois manipulations, jeux ou échanges verbaux avec leur entourage. Sabine Duflo, psychologue, souligne l’enjeu d’un accompagnement parental vigilant et d’une relation raisonnée aux écrans.
Voici quelques conséquences pointées par les chercheurs et praticiens :
- Rythme veille-sommeil perturbé, difficultés à s’endormir ou à rester endormi
- Réduction du temps consacré au jeu libre, à la motricité et aux découvertes sensorielles
- Moindre qualité des relations parents-enfant, échanges verbaux appauvris
La répétition de ces comportements entrave l’acquisition de compétences clés : apprendre à gérer ses émotions, à se concentrer, à communiquer. À force d’habitude, l’exposition précoce imprime des routines qui peuvent nuire à l’équilibre psychique et physique de l’enfant, au détriment de son épanouissement global.
Quels sont les risques pour la santé et le développement des tout-petits ?
Les études sont sans appel : regarder un écran avant deux ans bouleverse de nombreux processus chez l’enfant. La lumière bleue, surtout le soir, vient perturber la sécrétion de mélatonine, rendant l’endormissement difficile et fragmentant le sommeil. Résultat : une mémoire moins solide, un cerveau en plein développement privé de récupération optimale.
Sur le plan cognitif, les chercheurs notent une baisse de l’attention conjointe, ce contact du regard et de l’échange qui construit le langage. Là où les interactions humaines sont irremplaçables, l’écran isole et limite la richesse du vocabulaire, freine la construction des premières phrases. Les jeux et applis présentés comme éducatifs ne comblent pas ce manque : rien ne remplace la chaleur d’une voix, la spontanéité d’un échange, l’imprévu du jeu partagé.
Les principales conséquences, relevées par les spécialistes, sont les suivantes :
- Sédentarité accrue : l’enfant reste statique, ce qui augmente le risque d’obésité dès le plus jeune âge.
- Difficultés d’attention : concentration fragile, impulsivité plus marquée.
- Fragilité émotionnelle : gestion compliquée des émotions, manque de repères stables.
L’attirance pour les images vives et les sons rapides rend l’enfant moins réceptif aux stimulations du quotidien. Si les réseaux sociaux et le cyberharcèlement ne concernent pas encore les moins de deux ans, les bases de certains comportements à risque se posent déjà. L’habitude de l’écran, installée très tôt, peut façonner une relation compliquée au numérique, difficile à inverser plus tard.
Repérer les signes d’une utilisation problématique chez l’enfant
Certains comportements doivent éveiller la vigilance. Un enfant qui s’agite ou se referme dès que l’écran s’éteint, qui perd l’envie de jouer ou d’échanger, qui semble moins curieux de ce qui l’entoure : ces signaux ne trompent pas. Les spécialistes, dont Serge Tisseron et Sabine Duflo, décrivent des enfants qui délaissent les jeux symboliques, communiquent peu, montrent peu d’intérêt pour les interactions sensorielles.
Une curiosité en berne, une attention difficile à soutenir, des difficultés à aller vers les autres : ces changements appellent à s’interroger sur la place que prennent les écrans dans le quotidien. De nombreux parents remarquent aussi que leur enfant dort mal, se réveille en pleurant, ou manifeste des sautes d’humeur difficiles à comprendre. L’exposition prolongée aux écrans peut s’accompagner de crises de colère, d’agitation ou de comportements imprévisibles.
Les signes à surveiller sont nombreux :
- Isolement social : fuyant le contact visuel, l’enfant évite ses pairs
- Retrait émotionnel : peu de réactions spontanées, réactions limitées aux sollicitations
- Difficultés de langage : vocabulaire restreint, échanges rares, peu d’initiatives
- Recherche systématique de l’écran : agitation ou colère en cas de privation
Repérer ces manifestations, c’est ouvrir la voie à une régulation bienveillante, sans culpabilité. Les recommandations vont dans le sens d’une prévention active, d’un accompagnement pour préserver les capacités de développement de l’enfant.
Des conseils concrets pour accompagner votre enfant loin des écrans
Pour limiter l’exposition précoce aux écrans, il existe des alternatives concrètes et des repères simples à mettre en œuvre. Les professionnels, notamment Serge Tisseron, rappellent la règle du « 3-6-9-12 » : pas d’écran avant trois ans, pas de console de jeux personnelle avant six ans, autonomie sur Internet à partir de neuf ans, et réseaux sociaux réservés après douze ans.
Avant deux ans, privilégiez les jeux qui sollicitent les sens, la manipulation d’objets, les comptines, les échanges verbaux. Sans écran, l’enfant ne s’ennuie pas : il développe sa curiosité, affine sa motricité, tisse ses premiers liens sociaux. Proposez-lui un environnement riche : tapis d’éveil, livres en tissu, jeux d’encastrement, balades au grand air, autant d’occasions de nourrir son développement.
Voici plusieurs gestes simples à adopter au quotidien :
- Installez des moments sans écran pour tous, notamment pendant les repas et le soir.
- Faites preuve de cohérence : votre propre usage des écrans influence celui de l’enfant, montrez l’exemple.
- Privilégiez le lien direct : multipliez les échanges de regards, les sourires, les jeux partagés.
- Mettez en place des rituels : histoire du soir, chansons, jeux de construction, autant de repères qui rassurent.
La sensibilisation, que ce soit par des ateliers ou des campagnes d’information, reste un levier puissant pour aider les familles à trouver le bon équilibre. En s’appuyant sur l’échange entre parents, sur les conseils de professionnels, chacun peut ajuster ses pratiques et soutenir le développement harmonieux de l’enfant face à l’attrait du numérique. Préserver la curiosité, encourager l’exploration, c’est offrir aux tout-petits un terrain d’aventure où l’écran ne dicte pas la règle.


